QUAND LES VOYAGEUSES DÉCOUVRAIENT L'ESCLAVAGE


Le cafard au fond de la tasse de thé

Il y a trois cents ans de cela, en 1717, lady Mary Wortley Montagu, réside quelques mois à Constantinople avec son mari, diplomate en mission. Pendant la traversée de l'Europe et une fois sur place, brillante épistolière, elle étrenne une littérature féminine du voyage qui aurait existé sans elle mais s'en trouve brillamment lancée. Des plus flamboyants comme le sien aux plus informatifs comme ceux, vers 1860, des premières femmes journalistes, tous les récits de voyageuses apportent leur contribution à la connaissance des sociétés car, s'ils parlent de l'état du monde à un moment donné, ils parlent tout autant de la façon dont il était regardé par ses contemporains, en l'occurrence par des femmes, contribuant à l'histoire tout court comme à l'histoire des mentalités.
Bien que partie très tôt, lady Montagu fut précédée sur les routes du monde par quelques voyageuses-écrivaines du dix-septième siècle dont les ouvrages n'ont pas eu l'effet de référence ni d'incitation du sien. Si on laisse de côté la mythique Catalina de Erauso, Basque de la fin du XVIe siècle, son costume d'homme et sa rapière, qui aurait laissé un journal, il y a l'éminente Aphra Behn, née en Angleterre en 1640, enterrée à Westminster, qui, à la suite d'un séjour au Surinam, dans une plantation de canne à sucre, dénonça la cruauté de l'esclavage dans le premier ouvrage féminin sur ce sujet, Oroonoko. Il y a la Française Marie-Catherine le Jumel de Barneville, baronne d'Aulnoy, née en 1630, qui rapporta d'Espagne notre premier récit national féminin de voyage, Relation du voyage d'Espagne, publié en 1691. Et, pour clore la courte liste, l'Anglaise Ann Fanshawe qui, en 1659, accompagnant en Espagne son mari au service du futur Charles II, réussit, entre vingt accouchements, à tenir un journal, et la Suédoise Anna Akerhjelm, en Grèce en 1686, au moment où Venise essayait d'en chasser les Ottomans, dont il reste quelques lettres.
Malgré toute l'activité de conquêtes coloniales, malgré le commerce intensif des richesses d'outre-mer, malgré les missions d'explorations, de recherche et d'évangélisation, le siècle suivant, le XVIIIe, en tout cas jusqu'en 1790, reste une époque de peu de déplacements féminins. Comme lady Montagu, les voyageuses ayant décrit « les manières » d'ailleurs, sont anglaises : Lady Craven, elle aussi au pays des harems et de leurs esclaves, en 1786 ; Jemima Kindersley en 1764 en Inde comme Eliza Fay, en 1779, accusée, au retour, d'avoir abandonnée son employée aux négriers de Saint-Hélène ; enfin, deux résidentes dans des pays d'esclavage : Janet Schaw, en 1774, sur des plantations d'Amérique et miss Tully de 1783 à 1793 à Tripoli, marché des chrétiens capturés par les « Barbaresques ».
Le XIXe siècle avançant, le voyage féminin se déploie tellement qu'après 1880 le nombre de voyageuse dont on connaît le nom, la destination et la date du voyage s'élève déjà à plusieurs centaines. Généralement liées à la diplomatie, les aristocrates, dont des légions d'anglaises, sont celles qui ont le plus de facilités à partir, mais tout un ordre du voyage se met en place qui donne l'occasion à des femmes sans fortune particulière de prendre la route. La recherche scientifique permet aux membres de missions savantes de s'accompagner de leurs épouses. L'économie coloniale fait circuler les femmes de colons, de fonctionnaires, de militaires et des religieuses. Vers la fin du siècle se multiplient les voyages de groupe auxquels participent des femmes à l'aise sans être riches, les pèlerines et les « Cook » ainsi que les touristes indépendants qualifient leurs collègues embrigadés. L'économie du tourisme, ce sont aussi des femmes de milieu bourgeois, souvent solitaires, engagées dans des voyages hors normes, non luxueux mais coûteux comme l'expédition personnelle dans l'Himalaya de la Française géographe Isabelle Massieu ou les deux tours du monde de l'Autrichienne Ida Pfeiffer. Pour gagner leur vie, partent aussi à leurs frais des femmes de situation modeste, petites actrices, négociantes, chercheuses d'or ou aventurières. L'économie de la culture avec la transmission des langues et des bonnes manières, la mode, les arts, fait prendre en charge les déplacements et les salaires d'Anglaises, Françaises, et autres Allemandes par les familles royales et aristocratiques de Russie, de Vienne, d'Égypte, du Siam ou du Brésil. La variété des destinations et des projets, la diversité des origines sociales et nationales, la multiplication des ouvrages, l'évolution de leur style allant du « conte » de voyage hérité de Lady Montagu vers le documentaire, sont autant de facteurs qui permettent à la littérature féminine de voyage de dépeindre amplement et même de teinter en nuances le monde d'alors.
À la fin du XIXe siècle, ce type de récit féminin constitue un courant littéraire reconnu surtout dans les pays anglo-saxons. Les auteures sont assez considérées pour disposer de tout un support d'éditions, rééditions et traductions, voire d'éditeurs préférentiels comme John Murray à Londres, être parfois décorées et admises dans les Sociétés de Géographie, bref, avoir une écoute. L'époque est à la diffusion du savoir, à la pédagogie, et leurs plumes savent faire une littérature de connaissance autant que de divertissement, d'instruction comme d'aventure. Cependant, le voyage changeant peut-être les voyageuses - au même titre que les voyageurs - mais ne les transformant pas au point que leur propos ne porterait plus la marque de la société d'où elles viennent ni du rang de leur nation, les récits qu'elles publient, nés de l'interaction du monde et de leur monde, révèlent leurs mentalités. Par le même phénomène, quand certaines déplorent, pour prendre des exemples extrêmes, qu'on laisse les lépreux avoir des enfants ou que l'on n'extermine pas assez vite les Indiens d'Amérique, réagissant à leurs positions, le lecteur active les siennes et en prend conscience. Ce sont ces effets de miroirs, « les voyageuses regardent le monde et celui qui les voit regarder le monde se voit aussi les regarder » qui rendent précieux leurs récits quand ils traitent de faits de société auxquels notre époque est très sensible. La colonisation du XIXe siècle en est un bon exemple, multiplement documentée par les Françaises pour l'Algérie, les Britanniques pour l'Inde, l'Afrique du Sud, le Canada, ou l'Australie. Mais, le fait historique qui marque le plus le voyage féminin, dès que partent les premières voyageuses et sur un siècle et demie environ jusqu'à ce qu'il soit aboli, c'est l'esclavage. Les Européennes qui, contrairement aux Américaines, vivent sur des territoires métropolitains où il n'existe pas, le rencontrent à travers le voyage. Le 24 septembre 1836, par exemple, Julia Maitland, une jeune Anglaise en route pour Madras, jette ces quelques phrases dans son journal : « Hier, à trois heures du matin, nous avons croisé un voilier français sur sa route de Madagascar à Rio. Les marins lui ont trouvé belle allure et il est vrai qu'il était particulièrement beau dans le clair de lune. J'avais mis le nez au hublot pour l'admirer et écouter les conversations, ne soupçonnant rien. Le lendemain, le capitaine nous apprit que c'était un bateau négrier. Si nous avions été un bâtiment de guerre, nous aurions eu obligation de le stopper et de l'inspecter. Nous n'en avions pas les moyens et il a emporté ses pauvres esclaves. Le jour suivant, nous avons vu deux baleines jouant dans les eaux, elles nageaient, soufflaient, plongeaient, faisaient des pirouettes avec la légèreté de petits poissons ».
Du dix huitième à la fin du dix-neuvième siècle, qu'il soit atlantique, intra africain ou musulman, qu'il perdure ou s'achève, l'esclavage est là, sous les yeux de toutes celles qui vont en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique, en Asie, en Orient ou en Russie. Fil qui va traverser des dizaines de récits féminins pour le dénoncer, le désapprouver, le constater ou le dénier. Car il y a celles qui savent, au fin fond d'un pays d'esclavage, se concentrer sur le cafard au fond de leur tasse de thé : « Je me contente des surfaces, dit la comtesse Juliette de Robersart voguant délicieusement sur le Nil, je laisse aux autres de soulever le voile qui cache les misères profondes » ; celles pour qui seuls existent les monuments ou les paysages, l'archéologie ou le pèlerinage ; et celles pour qui l'écriture sert aussi à faire savoir l'état de la condition humaine ici ou là. Ces témoignages et non-témoignages sont interrogeables aujourd'hui comme mémoire de l'esclavage, comme mémoire des attitudes féminines à son égard, fragments du grand puzzle de l'Histoire.